Skip to main content

Extrait "Attenter à la mort"

Page 1

Chawki Abdelamir est né à Nasiriyya, en Irak, en 1949. Il poursuit ses études à Bagdad puis à Paris et séjourne dans de nombreux pays du Maghreb et du Machrek, où il enseigne avant d’être chargé par l’Unesco de la direction de l’importante collection “Kitâb fî jarîda” (Livre journal). Il est actuellement journaliste à Mascate. Ont déjà été traduits en français ses recueils Parole du Qarmate (Arfuyen, 1987), Épi des terres païennes (Royaumont, 1990), Ababyl (PAP, 1995), Lieux sans terre (PAP, 1997) et L’Obélisque d’Anaïl (Mercure de France, 2003).

ACTES SUD

ISBN 978-2-330-03504-4

éditeurs associés

DÉP. LÉG. : NOV. 2016 17 e TTC France www.actes-sud.fr

Sans titre-5 5

avec le soutien du

9:HSMDNA=UXZUYY:

CHAWKI ABDELAMIR

Attenter à la mort

Bagdad en 2003, des scènes apocalyptiques déchirent la ville, anéantissant les vestiges d’un passé millénaire. Comme dans un conte, le poète évoque un passé où se mêlent fiction et réalité. La Mésopotamie y est placée au regard des astres d’une part, comme une quête, et, de l’autre, de la flore fertile et féconde, constituée de palmiers, de roseaux et de vignes. Abreuvée par le Tigre et l’Euphrate, cette terre nourrit en son sein les civi­ lisations les plus puissantes mais aussi les plus destructrices. Seulement, en 2003, l’ennemi est à la fois le dictateur qui s’approprie injustement le pays et sa population, et le soldat impuissant à comprendre ce que lui donne à voir le viseur de son fusil. C’est avec cette ignorance-là que le poète veut en finir. Et c’est d’une profusion de savoirs surgis du passé de l’humanité, d’un espoir intime, qu’il rend compte à travers l’image du père disparu, dressée comme un obélisque dans un décor chaotique. Après ce premier recueil où la mythologie s’immisce dans les récits d’enfance du poète et ses rêves d’adulte, le second, plus matériel, plus optimiste aussi, accorde une place importante au présent. On y trouve une poésie dédiée tantôt à la volupté qu’évoque l’amour de la bien-aimée, tantôt au rêve que convoquent l’immensité de la mer et l’infini des nuages. Irrémédiablement, en même temps qu’il se réfère aux grands poètes et aux mystiques arabes, ainsi qu’aux peintres de la Re­ naissance, Chawki Abdelamir raccroche son œuvre aux thèmes les plus universels de l’art et de la foi.

Sindbad/ACTES SUD

ATTENTER À LA MORT

CHAWKI ABDELAMIR

Attenter à la mort Poésie traduite de l’arabe (Irak) par Philippe Delarbre en collaboration avec l’auteur

Sindbad

ACTES SUD

10/10/2016 10:53


6

BAT2-Attenter à la mort.indd 6

04/10/2016 18:04


7

À BAGDAD

BAT2-Attenter à la mort.indd 7

04/10/2016 18:04


8

BAT2-Attenter à la mort.indd 8

04/10/2016 18:04


9

Descendance

Une phrase un jour fut enceinte de moi (Paris, 1er octobre 2005)

BAT2-Attenter Ă la mort.indd 9

04/10/2016 18:04


10

BAT2-Attenter à la mort.indd 10

04/10/2016 18:04


11

I

BAT2-Attenter à la mort.indd 11

04/10/2016 18:04


12

BAT2-Attenter à la mort.indd 12

04/10/2016 18:04


13

Trente ans plus tard. Sur la route d’Amman à Bagdad, le 14 septembre 2003.

1 Frontières… Noir des Irakiennes dans une cage en bois entre barbelés jordaniens et barbelés irakiens, cadavres en caoutchouc, proies des vautours, oiseaux de ruines, zénith, enfant tremblante étoile, H31 bouche irakienne aspirant l’air à pleins poumons… la route, sûre d’elle-même, croit au salut, mais, à chaque arrêt, à chaque tournant, je fais qu’elle hésite, qu’elle doute. Au loin, vitres de camions, miroirs de Peaux-Rouges de western, asphalte strié de lignes blanches de plastique fondu, immense écran du cardiogramme d’un peuple que l’on dissèque, collines, autres collines toujours plus noires, burkas de femmes afghanes. Un lacet invisible noue le ciel à leur cou. 500 kilomètres… 412 kilomètres… compte à rebours jusqu’à Bagdad… marches dégringolant à la verticale jusqu’au gouffre d’une pyramide du temps. 1. Nom d’une localité située près de la frontière entre l’Irak et la Jordanie.

BAT2-Attenter à la mort.indd 13

04/10/2016 18:04


14

Dans un camion, des gardes hilares. Leurs mains, mains d’enfants serrant des peluches, tiennent par le cou des kalachnikovs. Nul oiseau même migrateur, nul arbre même épineux. Irak fantôme. Créatures, images emmurées dans les entrailles du vide, je m’éloigne de… je m’approche de… Deux points en moi… entre eux, où suis-je ? Au loin miroite Bagdad… girafe, une hyène déchire son cou. La voiture, mouche sur la poitrine d’un dragon, trouble la sieste d’un géant asphaltique. Tentes… tentes… dans cette patrie des fins, les Bédouins, accrochés aux bords de l’infini, campent aux lisières du temps et du lieu. Les balles rugissent dans la poitrine de la durée. Une génération de fauves, à l’instant de l’agonie, lance ses derniers râles. Armée, soldats, mercenaires, cachots… jours en conserve, bombes de vie… Sur les hauteurs de l’Imaginaire, je cueille les fruits noirs des ronciers. Rêves et revenants sont vêtements muets qui collent à ma peau, soudain m’enlacent avec chaleur. Nouvel exercice : fuir les griffes de l’exil, esquiver les griffes de la patrie. Enfants aux cols de cendres, aux yeux d’étincelles, aux questions récurrentes, jouets élastiques… Vivants… joies éphémères et nuages… Familles irakiennes, dattes pressées dans un psattige1… Dans le temps de la tragédie, gravité de la terre jusqu’à l’absorption des corps… Je me souviens… Newton – 1959 – Euphrate, l’école primaire de garçons. Entre ventre du passé et présent éventré, l’Irak sans palmiers est mère sans enfants. 1. Sac en feuilles de palmiers dans lequel on conserve les dattes.

BAT2-Attenter à la mort.indd 14

04/10/2016 18:04


15

Ô palmier, je sais tout de ton antique floraison, de ton enfance millénaire, de ton invisible royaume. Sous tes pieds crève une civilisation sans déluge ni apocalypse, se consument des lignées de rois et de tyrans. Ne restent que traces d’océans asséchés, fossiles et écailles, marées de douleur, forêts de roseaux secs exhalant leur musique, âme errant dans la nuit. Ici, l’abstrait, seul maître, restera dans l’Imaginaire des Irakiens. Seul maître à tourner le dos aux reliefs du sens. Seul maître à répandre sur tous les parures de ses couleurs et de ses lunes. À l’horizon : délires et minarets Au fleuve : orbites et estuaires Je me fraie un chemin parmi des silhouettes vertes, jaunes, couronnes de déesses sumériennes, nimbes d’imams et de saints. Au-dessus des champs de palmiers, des cris écorchent le bleu du ciel. Me revient la prière d’Anou1, le Père sumérien, annonçant, alors qu’il étreignait Inana et lui offrait une coupe de sang végétal, le jaillissement de l’Euphrate d’entre ses jambes. Je saisis la main du calife Al-Mansour2 traçant de son compas l’arc des murailles et la caserne du palais, oubliant les portails d’une nuit abbasside écartelée par-dessus des milliers de nuits, d’aubes et de djinns. Je guette, au milieu d’une terre aride comme une galette de pain chaud, un maquam 3 de roseaux jaunes. 1. Dieu sumérien. 2. Deuxième calife ( viiie siècle) de l’Empire abbasside, bâtisseur de Bagdad (762). 3. Chant traditionnel.

BAT2-Attenter à la mort.indd 15

04/10/2016 18:04


16

J’éteins, de la chair de mes paumes, le feu qui brûle les livres de Tawhîdi1, les couronnes de flammes qui dévorent le front de Hallâj2 et les bras de Abdullah ibn Muqaffa3. Je m’enfonce, à Bagdad, dans les caves d’une taverne. Je vois Hassan ibn Hané4 s’apprêtant à extraire une âme des entrailles d’un vieux tonneau de vin. J’interroge Mutanabbî5 : Où est la terre d’Irak ? Il répond : De Tourban6 où nous sommes… Voilà, l’offrande.

1. Philosophe de la période abbasside. 2. Mystique musulman (v. 858-922). 3. Écrivain de la période abbasside. 4. Poète de la période abbasside. 5. Poète de la période abbasside. 6. Ancienne localité citée par Mutanabbî.

BAT2-Attenter à la mort.indd 16

04/10/2016 18:04


17

2 La stupeur, dans les yeux des vivants est sise dans la veille que mène une race éteinte d’oiseaux qui ont pris la route de l’exil et, jamais, ne sont retournés Et la mort, dit-on est à l’affût dans un orgue suranné qui joue sans répit La lyre sumérienne et la dame de Warka1 avec le retour des écoliers et le pépiement de petites âmes arrachées comme lys qui regagnent leur abri Les larmes coulent entre les failles creusées par les questions qui tombent comme météores Déterrée par un paysan du Sud dans un cimetière royal d’Ur extorquée par un touriste occidental statuette divine est la peur 1. Ville de l’époque sumérienne.

BAT2-Attenter à la mort.indd 17

04/10/2016 18:04


18

Dans chaque corps mausolée est la douleur L’Euphrate qui jaillit du phallus d’Anou se jette dans le triangle pubien de la péninsule Arabique

BAT2-Attenter à la mort.indd 18

04/10/2016 18:04


19

3 Descente des enfants dans le foie du ciel Descente du lierre sur le plus haut des regards Descente du palmier dans l’éraillement d’une flûte Descente du papyrus le long de nos passions Descente des oiseaux dans les cages de nos poitrines Descente de l’assassin dans le giron des paradis Descente du paradis dans la gorge du muezzin Descente d’Allah dans la litanie des égorgeurs Descente de la mort jusqu’à Allah Descente des survivants jusqu’à la mort Descente du village hors de son viatique Descente du quartier dans le carnet d’un indicateur Descente de la nuit blanche dans l’aube des disparus Descente du fleuve dans une barque filante

BAT2-Attenter à la mort.indd 19

04/10/2016 18:04


20

Descente du balcon dans un cri à l’horizon Descente des décombres Descente… Descente

BAT2-Attenter à la mort.indd 20

04/10/2016 18:04


21

4 Allah Hussein est irakien. Il vit, à Bagdad, de miettes d’or extraites d’armes et d’appareils électroniques jetés dans des décharges à ciel ouvert. Or des cimetières Or des colliers des reines Or des robinets Or des minarets Or des couronnes Or des dents Or des entrailles des armements Or des entrailles des mausolées Or des scalpels Or des doigts Or de la vie Or de la mort Or irakien L’Or (Bagdad, novembre 2003)

BAT2-Attenter à la mort.indd 21

04/10/2016 18:04


Chawki Abdelamir est né à Nasiriyya, en Irak, en 1949. Il poursuit ses études à Bagdad puis à Paris et séjourne dans de nombreux pays du Maghreb et du Machrek, où il enseigne avant d’être chargé par l’Unesco de la direction de l’importante collection “Kitâb fî jarîda” (Livre journal). Il est actuellement journaliste à Mascate. Ont déjà été traduits en français ses recueils Parole du Qarmate (Arfuyen, 1987), Épi des terres païennes (Royaumont, 1990), Ababyl (PAP, 1995), Lieux sans terre (PAP, 1997) et L’Obélisque d’Anaïl (Mercure de France, 2003).

ACTES SUD

ISBN 978-2-330-03504-4

éditeurs associés

DÉP. LÉG. : NOV. 2016 17 e TTC France www.actes-sud.fr

Sans titre-5 5

avec le soutien du

9:HSMDNA=UXZUYY:

CHAWKI ABDELAMIR

Attenter à la mort

Bagdad en 2003, des scènes apocalyptiques déchirent la ville, anéantissant les vestiges d’un passé millénaire. Comme dans un conte, le poète évoque un passé où se mêlent fiction et réalité. La Mésopotamie y est placée au regard des astres d’une part, comme une quête, et, de l’autre, de la flore fertile et féconde, constituée de palmiers, de roseaux et de vignes. Abreuvée par le Tigre et l’Euphrate, cette terre nourrit en son sein les civi­ lisations les plus puissantes mais aussi les plus destructrices. Seulement, en 2003, l’ennemi est à la fois le dictateur qui s’approprie injustement le pays et sa population, et le soldat impuissant à comprendre ce que lui donne à voir le viseur de son fusil. C’est avec cette ignorance-là que le poète veut en finir. Et c’est d’une profusion de savoirs surgis du passé de l’humanité, d’un espoir intime, qu’il rend compte à travers l’image du père disparu, dressée comme un obélisque dans un décor chaotique. Après ce premier recueil où la mythologie s’immisce dans les récits d’enfance du poète et ses rêves d’adulte, le second, plus matériel, plus optimiste aussi, accorde une place importante au présent. On y trouve une poésie dédiée tantôt à la volupté qu’évoque l’amour de la bien-aimée, tantôt au rêve que convoquent l’immensité de la mer et l’infini des nuages. Irrémédiablement, en même temps qu’il se réfère aux grands poètes et aux mystiques arabes, ainsi qu’aux peintres de la Re­ naissance, Chawki Abdelamir raccroche son œuvre aux thèmes les plus universels de l’art et de la foi.

Sindbad/ACTES SUD

ATTENTER À LA MORT

CHAWKI ABDELAMIR

Attenter à la mort Poésie traduite de l’arabe (Irak) par Philippe Delarbre en collaboration avec l’auteur

Sindbad

ACTES SUD

10/10/2016 10:53


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
Extrait "Attenter à la mort" by Actes Sud Issuu - Issuu