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Extrait "Apnée"

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apnée_A LA VOLTAIRE ! 03/03/15 14:03 Page1

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS Damas, Syrie, 1980. Une voiture piégée explose, tuant la femme qui venait d’y monter. L’espion américain visé par l’attaque assiste au drame du haut d’un balcon. Il tient dans ses bras sa petite fille qu’il va être contraint d’abandonner. Toute sa vie durant, il éprouvera une terrible culpabilité dont il tentera désespérément de se défaire en se lançant à corps perdu dans des missions au Liban, en Afghanistan et en Irak. Et en nageant sans relâche. Trente ans plus tard, Mahmoud Shammosh, un doctorant de l’université d’Uppsala s’intéressant aux conflits armés et aux droits de l’homme, se voit confronté à des données sensibles qui, aux dires de son informateur, pourraient bien déclencher un scandale international. En quelques heures, la situation s’envenime : le sang commence à couler, marquant le début d’une traque haletante à travers l’Europe, à laquelle Klara Walldéen, employée au Parlement européen à Bruxelles et ex-compagne de Mahmoud, prendra une grande part. Peu à peu, le passé resurgit, l’histoire s’écrit, les révélations se multiplient. De Damas à Stockholm, de l’Irak aux ÉtatsUnis, de 1980 à 2013, les frontières s’étiolent, les heures s’étirent, les fils du récit convergent jusqu’à la terrible vérité. Dans un style nerveux et sensible, Joakim Zander orchestre son récit avec virtuosité et dessine les contours d’un monde rongé de l’intérieur par le mensonge et la culpabilité. Retenez votre souffle, le grand roman d’espionnage est de retour…

JOAKIM ZANDER

Apnée

JOAKIM ZANDER

Apnée roman traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy et Karin Serres

Né en 1975 à Stockholm, Joakim Zander a vécu en Suède mais aussi en Syrie, en Israël et aux États-Unis. Après son service militaire dans la marine suédoise, il étudie le droit à l’université d’Uppsala avant de décrocher brillamment son doctorat à l’université de Maastricht. Il travaille ensuite à Bruxelles au Parlement européen ainsi qu’à la Commission européenne. Apnée est son premier roman.

Photographie de couverture : © Allen Wallace/Getty Images

ISBN 978-2-330-04890-7

ACTES SUD DÉP. LÉG. : AVRIL 2015 22,80 € TTC France www.actes-sud.fr

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ACTES SUD

actes noirs

ACTES SUD


Ă€ Liisa, Milla et Lukas.

Around us, the madness of empires continues. Jane Hirshfield

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Juillet 1980, Damas, Syrie Chaque fois que je te tiens contre moi, je me dis que c’est peutêtre la dernière fois. Je me le dis depuis le premier jour. Quand tu es revenue et que j’ai pris l’enfant dans mes bras engourdis par le manque de sommeil, la seule chose que j’ai pensée, c’est que je le tenais peut-être pour la dernière fois. Tu me regardes, tes yeux sont purs comme une promesse de pluie. Je sais que tu sais. Que tu sais depuis aussi longtemps que moi. Que tu connais ma trahison. Là, à cet instant, si proche de nous que nous sentons tous les deux son haleine chargée, le battement irrégulier de son cœur. L’enfant gémissait dans le berceau. Tu t’es levée mais je suis arrivé avant toi et je l’ai pris dans mes bras. Je le tiens serré contre ma poitrine. Je sens sa respiration, son petit cœur qui bat vite à travers la fine couverture bleu clair que ta mère lui a tricotée. Ce cœur, c’est mon cœur. Rien ne peut justifier le fait d’abandonner son propre sang, la chair de sa chair. Aucune excuse, aucune raison. On ne peut que se cacher derrière des masques. Derrière différents degrés de mensonge. Si quelqu’un maîtrise cet art-là, c’est bien moi. Dehors, l’air est brûlant. Après deux mois de sécheresse infernale, la ville fume comme une coulée de lave. Lorsque le soir tombe enfin, elle n’est plus grise ni beige mais transparente, épuisée, desséchée et tremblante. Comme gélifiée. Ici, plus personne n’a les pensées claires. Tout sent les poubelles. Les poubelles, les gaz d’échappement, l’ail et le cumin. Mais 7


moi, je ne sens que l’odeur de l’enfant. Je ferme les yeux, je colle mon nez sur le sommet de son crâne presque chauve et j’inspire profondément. L’enfant est toujours chaud. Bien trop chaud. Sa fièvre ne veut pas tomber. Tu dis que c’est le troisième jour. Je t’entends fouiller dans les tiroirs à la recherche d’aspirine ou de quoi que ce soit d’autre qui puisse la faire baisser. Cette chaleur. Elle nous rend fous. Tous les deux, nous savons que je n’ai pas ce genre de choses dans mon appartement, mon mirage. Pourquoi sommes-nous ici ? — Donne-moi les clés de la voiture, dis-tu. Tu agites ta main comme les vendeurs des bazars lorsqu’ils demandent de l’argent. Et quand j’hésite : — Donne-moi ces clés, merde ! Ta voix est montée d’une octave, avec une nuance de désespoir. — Attends. Ça ne serait pas mieux si je… L’enfant est calme contre mon épaule. Sa respiration est légère, presque impossible à discerner. — Et comment tu feras pour entrer à l’ambassade ? Tu vois bien qu’on a besoin de quelque chose pour faire tomber sa fièvre ! À contrecœur, j’attrape les clés de la voiture dans la poche de mon pantalon. Déséquilibré par l’enfant sur mon épaule, je les fais tomber, elles atterrissent sur le sol en marbre de l’entrée, dans un bref cliquetis. Je me fais la réflexion que la chaleur amortit aussi les sons. Elle les retarde, les étouffe. Nous nous penchons en avant pour les ramasser. Tous les deux en même temps. L’espace d’une seconde, nos doigts s’effleurent. Un regard. Puis tu t’empares des clés, tu te redresses et tu disparais dans la cage d’escalier, ne laissant derrière toi que le bruit sourd de notre porte d’entrée qui se referme dans un claquement. Je sors avec l’enfant sur le balcon qui domine la rue et je me poste dans un minuscule recoin d’ombre. Le souvenir d’une brise sur mon visage. La chaleur rend l’air difficilement respirable. La puanteur de la ville me pique le nez. Qu’est devenue l’odeur du jasmin ? Un jour, cette ville a senti le jasmin. 8


Le médaillon que tu m’as donné avant que tout ne soit que chaleur, fièvre et fuite me brûle la poitrine. Celui qui a appartenu à ta grand-mère et à ta mère. Je me dis que je vais le laisser ici, que je vais le poser sur la table dans l’entrée, la petite table en marqueterie de nacre et de bois de rose que nous avons achetée ensemble au bazar la première semaine où des liens ont commencé à se tisser entre nous. Je me dis que je n’ai pas le droit d’emporter ce médaillon. Qu’il ne m’appartient plus. S’il m’a jamais appartenu un jour. Je sais comment m’y prendre pour survivre. Je connais chaque rue de la ville, chaque café. Je connais chaque propriétaire moustachu de chaque magasin d’antiquités avec ses contacts douteux, chaque vendeur de tapis à la langue bien pendue et le jeune vendeur de thé avec son énorme samovar sur le dos. J’ai bu du whisky d’importation avec le président dans des pièces enfumées, en compagnie de dirigeants d’organisations qu’officiellement il faisait semblant de rejeter. Le président connaît mon nom. L’un de mes noms. J’ai tenu de l’argent entre mes mains. J’ai fait en sorte que cet argent atterrisse dans les mains qui serviraient au mieux les intérêts que je servais. Si vous me rencontrez un jour, je parlerai votre langue encore mieux que vous. En même temps, envoyez-moi ailleurs, n’importe où, lâchez-moi dans la jungle, dans la steppe, dans le hall du Savoy. Donnez-moi une minute et je deviens un lézard, un brin d’herbe jauni, un jeune banquier en costume rayé, aux cheveux un peu trop longs et au passé hétéroclite mais privilégié. Je connais vaguement vos amis de fac, par d’autres amis. Mais aucun d’entre eux ne se souvient jamais de moi. Vous ne le savez pas mais je suis tellement meilleur que vous. Je me transforme plus rapidement. Je m’adapte mieux. J’ai des contours plus flous et un noyau plus dur. Je m’arrange pour que mes liens restent les plus ténus possible. S’ils poussent, je m’empresse de les couper. Et maintenant ? Là, maintenant, j’ai relâché ma concentration et je les ai laissés pousser, se renforcer. Les liens du sang.

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Le jeu est éternel mais cette partie-là est terminée. Je serre l’enfant plus fort contre moi, je continue à faire les cent pas sur le béton du balcon. Lorsque des images de mort s’acheminent jusqu’à mon cerveau, je ferme violemment les yeux et je secoue la tête pour les chasser. Puis je me chuchote à moi-même. “Non, non, non…” Un visage livide et boursouflé dans les égouts à ciel ouvert, sur l’autoroute, en direction de l’aéroport. Des yeux vitreux écarquillés. Les mouches qui tournoient dans la chaleur. Les mouches. “Non, non, non…” Pourquoi ne l’ai-je pas laissé tranquille ? Je savais déjà tout. Pourquoi ai-je persuadé Firas de me rencontrer encore une fois alors que la piste était brûlante, fluorescente même ? Tout cela était trop contradictoire, trop difficile à croire. Il fallait que je l’écoute, encore une fois. Que je plonge encore une fois mon regard dans ses petits yeux nerveux pour essayer de voir si quelque chose d’autre se cachait derrière. Pour observer si une ombre passait devant son visage pendant qu’il me répétait à contrecœur tous ces détails déjà racontés. Si ses tics nerveux s’intensifiaient ou, au contraire, s’ils disparaissaient totalement. Tous ces signes. Toutes ces nuances. Tout ce qui constitue cette frontière presque imperceptible entre la vérité et le mensonge, entre la vie et la mort. Je ferme les yeux, je secoue la tête pendant que l’angoisse et la culpabilité m’envahissent. J’aurais dû savoir. Et maintenant, il n’y a plus de temps à perdre. La voiture a été louée par l’un de mes contacts, elle est garée en bas, à l’angle de la rue. Le sac à dos avec les vêtements, l’argent et le nouveau passeport attend dans le coffre. L’itinéraire de ma fuite est activé, tracé à l’encre invisible à l’intérieur de mes paupières. À l’heure qu’il est, c’est la seule solution envisageable. Me transformer en brouillard et m’évanouir dans l’air. Devenir du cumin, de l’ail, des poubelles, des gaz d’échappement volatilisés. Et, les bons jours, du jasmin. Je lève l’enfant devant moi à bout de bras et je le regarde. Ça me soulage qu’il ait tes yeux. Ça sera plus simple. Quel genre d’être humain peut abandonner son propre enfant ? Même si c’est pour le protéger ? Trahison après trahison. Mensonge après 10


mensonge. Pendant combien de temps la relativité peut-elle sauver l’âme d’un être humain ? Les bruits de la rue. Plus lents, plus indolents sous la chaleur. Les voix fatiguées des passants qui me parviennent à peine d’en bas. Les voitures qui se traînent, assommées, desséchées, sur le bitume brûlant. Et le toussotement d’une voiture qui peine à démarrer. Une clé de contact qui tourne mais un moteur qui ne réagit pas. Une première fois : “Aaaaannnnnanananananan.” Je m’avance sur le balcon en protégeant l’enfant du soleil avec ma main, je m’approche de la balustrade brûlante. L’impression d’entrer dans un bain beaucoup trop chaud. La sueur ruisselle sur mes joues, sous mes aisselles, dans mon dos. Mon torse est déjà trempé. Je me penche en avant et je cherche des yeux la vieille Renault verte et rouillée. De l’autre côté de la rue. Les pensées se mettent à défiler dans ma tête. Je me souviens que j’étais content d’avoir trouvé cette place. Je me souviens de m’être dit que la voiture resterait garée là pendant des semaines, voire des mois. Que tu finirais peut-être par trouver les clés et par la déplacer. Mais pourquoi te serais-tu intéressée à cette voiture ? Les reflets du soleil sur le pare-brise lancent des éclairs et m’éblouissent. Mais si je plisse les yeux, j’arrive à te voir. Tes beaux cheveux blonds, raidis et ternis par toutes ces nuits sans sommeil ni eau. Penchée en avant, le visage déformé par l’énervement, le mal de tête, toute cette inquiétude. Je réalise soudain que tu es la personne la plus belle que je connaisse. Et que c’est la dernière fois que je te vois. Un couteau me transperce, me vrille le cœur. Car tu tournes de nouveau la clé de contact dans le démarreur : “Aaaaannnnnnanananananan.” Et c’est le signe. C’est l’un des signes. L’un de ces milliers de signes que j’ai appris à reconnaître pour ma propre survie. Et là, je sais que c’est trop tard. Bien trop tard. Je le comprends immédiatement. La terreur de la mort, le désespoir, la culpabilité, la culpabilité, la culpabilité. Tout cela dans l’infime laps de temps nécessaire pour qu’un nerf réagisse à la douleur. 11


Lorsque l’explosion déchire mes tympans, je suis déjà à plat ventre sur le béton du balcon. Cette explosion n’est pas sourde, pas étouffée par la chaleur. Elle est majestueuse, monstrueuse. Elle est toute une bataille comprimée en un seul instant. Je sens des milliers de particules légères et acérées me recouvrir le corps comme de la cendre. Du verre et peut-être des éclats de façade en béton, ou du métal. Ensuite, le silence total. J’ai l’impression de me retrouver sous une couverture de verre, sous une couverture de béton bon marché et d’acier rouillé. Je dois saigner, je pense. Je pense que si je pense, c’est que je suis vivant. Je pense que mes bras sont là quelque part, que je les sens sous le béton. Je me demande ce que je tiens, je me demande sur quoi je suis allongé. Je réussis à rouler sur le côté. Le cliquetis aigu des morceaux de béton et de verre qui tombent et s’éparpillent. Tout ça résonne autour de moi. Je me relève lentement. Je me hisse sur mon coude qui semble réagir aux signaux de ma colonne vertébrale. Sous mon corps, il y a l’enfant. Mes mains sur ses oreilles. Il me regarde. Sa respiration est courte, fiévreuse. Pas un bout de verre ne l’a atteint.

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8 décembre 2013, Uppsala, Suède Mahmoud Shammosh n’était pas quelqu’un de parano. Bien au contraire. Si on lui avait posé la question, il se serait décrit comme étant tout l’inverse. Rationnel. Universitaire. Et, plus que tout, déterminé. Mahmoud ne s’était jamais senti exclu ni victime de conspirations. Ça, c’était bon pour les adolescents, les djihadistes et les comploteurs. Il ne s’était pas battu pour sortir de sa banlieue en béton et du désespoir, il n’avait pas vécu tout ce qu’il avait vécu, il n’était pas devenu doctorant à Uppsala pour se trouver des excuses. S’il y avait une chose dont il était certain, c’était que, dans neuf cas sur dix, la solution la plus simple était la bonne. La paranoïa, c’était bon pour les losers. En forçant un peu sur la serrure, il réussit à libérer son vieux Crescent tout rouillé du support à vélos qui se trouvait en face de la bibliothèque universitaire Carolina Rediviva. Jadis, ce vélo était bleu ciel. À Uppsala, seuls les étudiants de première année avaient de beaux vélos. Les vétérans savaient que dès la première semaine, ils seraient volés. Celui de Mahmoud était un équilibre subtil entre le camouflage parfait et le totalement hors d’usage. Il donna quelques coups de pédale vigoureux pour se lancer puis laissa la descente qui menait en ville faire le reste du travail. Après bientôt sept ans à Uppsala, il continuait à aimer descendre la rue Drottninggatan à fond, dans le vent qui lui fouettait le visage et le froid qui lui glaçait les jointures des doigts. Malgré lui, il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Les éclairages électriques de la côte menant vers la bibliothèque 13


scintillaient avec mélancolie dans l’obscurité du début du mois de décembre. Non, personne ne le suivait. Place Gamla Torget, le hall d’entrée de la faculté de droit étincelait de décorations de Noël. Le sapin et les bougeoirs de l’Avent étaient toujours allumés sur les fenêtres, bien qu’on soit dimanche. En revanche, le couloir du troisième étage était plongé dans l’obscurité. Mahmoud ouvrit la porte de son petit bureau tout encombré, alluma la lampe sur la table et mit son ordinateur en marche. Dos à la fenêtre, il s’assit sur sa chaise et rangea deux livres, l’un sur la privatisation du service de l’État et l’autre sur les droits de l’homme, pour faire un peu de place sur son bureau. Bientôt, si tout fonctionnait selon ses plans, il serait lui-même le fier auteur d’un livre sur le même thème. The Privatization of War. C’était le titre de sa thèse de doctorat. Il avait déjà rédigé presque la moitié de l’ouvrage. Ce qu’il avait écrit jusqu’à maintenant était en fait assez classique. Mais sa thèse s’appuyait sans doute sur davantage de travail de terrain que celles qu’on lisait généralement en droit. C’était ça, l’idée. Une thèse moderne, interdisciplinaire. Pour le moment, il avait interviewé une cinquantaine d’employés de différentes entreprises américaines et anglaises basées en Irak et en Afghanistan. Des entreprises civiles qui exécutaient des activités jusqu’à présent exclusivement effectuées par l’armée. Et ce, dans tous les domaines, depuis les transports et l’approvisionnement jusqu’aux différentes variantes de surveillance et même de combats purs. Au départ, il avait espéré un scoop. Un Abou Ghraib ou un My Lai. Être l’universitaire qui révélerait des crimes terribles. Et ses origines représentaient un avantage, évidemment, il le savait. Mais il n’avait rien découvert de spectaculaire. Il avait tout de même fait un vrai travail de recensement et de classification des entreprises comme de leurs règlements assez important pour pouvoir publier un article dans European Journal of International Law, ainsi que sa version abrégée dans le quotidien Dagens Nyheter. Il avait ensuite enchaîné avec une interview inattendue sur CNN à Kaboul. Tout cela avait abouti à 14


des invitations à différentes conférences internationales et à des colloques. Ce n’était pas un scoop, mais c’était quand même l’avant-goût sucré d’un succès imminent. Jusqu’à ce que le message arrive. Mahmoud soupira et souleva une pile de feuilles de son bureau. Le nouveau chapitre de sa thèse. La première page était déjà entièrement griffonnée de commentaires au stylo rouge. Son directeur de thèse parcourait chaque passage comme un vieil officier de réserve, déjouant toutes les tentatives de raccourci de Mahmoud. Il reposa la pile sur son bureau. Bon, d’abord le mail. Le vieil ordinateur ronronna lorsque Mahmoud essaya d’ouvrir sa boîte mail. Comme s’il voulait protester parce qu’on l’obligeait à travailler un dimanche. Le matériel de la fac était loin d’être neuf. Ce qui faisait partie du statut, bien sûr. On n’entrait pas dans cette université pour sa technologie moderne, mais au contraire, pour ses cinq cents ans de tradition. Mahmoud jeta un œil par la fenêtre vers l’obscurité du mois de décembre. Son bureau était petit mais il possédait la plus belle vue d’Uppsala. Au premier plan, la rivière Fyris et un peu plus loin, la maison qu’Ingmar Bergman avait utilisée pour Fanny et Alexandre. Comment s’appelait-elle, déjà ? L’ancien moulin, Akademikvarnen ? Là, juste derrière la cathédrale et le château, illuminés de manière presque fantomatique dans toute leur haute bourgeoisie universitaire. Même si Mahmoud n’y pensait presque plus, c’était vraiment autre chose que la vue sur le petit parc de jeux entouré de béton où il avait grandi. Finalement indulgent, l’ordinateur décida de laisser Mahmoud consulter son courrier électronique. Un nouveau mail seulement, sans objet. Normal, puisqu’il avait déjà regardé ses mails à la bibliothèque, un quart d’heure plus tôt. Pensant que c’était un spam, il s’apprêtait à le supprimer lorsqu’il réagit à l’adresse de l’expéditeur : chasseuroo@hotmail.com. Mahmoud sentit son pouls s’accélérer. C’était le deuxième message qu’il recevait en provenance de cette adresse. Le premier était arrivé juste au retour de son dernier voyage en Afghanistan, et il était la cause de ses dernières semaines de paranoïa. Le message avait été court, écrit en suédois et manifestement envoyé par quelqu’un qui se trouvait en Afghanistan : 15


Shammosh, J’ai vu ton interview sur CNN il y a quelques jours. Tu sembles être devenu très sérieux. Peut-on se rencontrer à Kaboul ces prochains jours ? J’ai des informations concernant quelque chose qui nous intéresse tous les deux. Sois prudent, des gens te surveillent. Volonté, courage et persévérance. Ce ton familier. “Volonté, courage et persévérance.” Des mots bien connus qui dataient d’une autre époque. C’était manifestement quel­­qu’un qui le connaissait. Et la dernière phrase. “Des gens te surveillent.” Ça l’avait fait rire. C’était sûrement un copain. Quelqu’un qui lui faisait une blague. Bientôt, il recevrait un nouveau message avec un “lol ! Je t’ai bien eu !”. Certaines périodes de son passé pouvaient sembler singulières au regard des cercles sociaux dans lesquels il évoluait maintenant. C’était parfois une source de plaisanteries de la part de ses nouveaux amis. Mais il n’y avait pas eu de suite. Pourtant, il avait commencé à faire attention. Juste pour plus de sûreté. Juste pour… Oui, pourquoi, en fait ? Et le soir même, il l’avait vue. Une Volvo V70. On ne peut plus normale. Gris bureaucrate. Garée sous un réverbère éteint, devant son petit studio à Luthagen. Quelques jours plus tard, il avait revu la même voiture alors qu’il sortait du centre sportif universitaire, après son entraînement de basket hebdomadaire. Il avait mémorisé la plaque d’immatriculation. Ensuite, il l’avait revue à plusieurs endroits. Mahmoud frissonna. C’était peut-être un hasard. Mais peut-être pas. Il retourna vers l’ordinateur et cliqua sur le nouveau message pour l’ouvrir. Peut-être allait-il enfin avoir le fin mot de l’histoire ? Jamais il n’avouerait au farceur qu’il avait marché, du moins en partie. Le nouveau mail était toujours écrit en suédois : Shammosh, Je te contacterai à Bruxelles. Il faut qu’on se rencontre. Volonté, courage et persévérance.

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Mahmoud sentit son pouls s’accélérer encore plus. Comment cette personne pouvait-elle être au courant qu’il se rendait à Bruxelles dans quelques jours ? Seul son directeur de thèse savait qu’il avait accepté une invitation à prononcer une allocution dans le cadre d’une conférence organisée par International Crisis Group. Mahmoud en avait la chair de poule. Un nouveau frisson parcourut sa colonne vertébrale. C’était peut-être quand même une blague ? Et la Volvo, juste une illusion ? Mais en même temps… Quelque part, une tension, une dose d’adrénaline la démentaient. Il secoua la tête. Il suffisait peut-être d’attendre et de voir si quelqu’un l’appellerait à Bruxelles. Quoi qu’il en soit, avant de quitter son bureau, il avait une dernière chose à faire. Un nouveau mail qu’il devait absolument rédiger et envoyer. Un contact qui attendait depuis longtemps d’être repris. Klara Walldéen était apparue dans sa vie de façon totalement inattendue. Un jour, elle avait été là, tout simplement. Ses bras autour de lui, sa tête sur son épaule, ses mains dans ses cheveux. Cette période avec elle avait été bouleversante. Avant elle, il se sentait vide, désespéré, épuisé et insomniaque. Et tellement seul. Et puis un beau jour, elle s’était tout simplement trouvée devant la porte de son studio froid et sans meubles. “Je t’ai écouté à la conférence, lui avait-elle déclaré de but en blanc. Tu es le seul à avoir l’air encore plus seul que moi. Alors je t’ai suivi. C’est fou, non ?” Puis elle avait passé calmement le seuil de sa porte et déposé sa solitude à côté de la sienne, sans rien ajouter. Et Mahmoud l’avait laissée faire, jusqu’à ce que leurs solitudes se rejoignent pour ne faire plus qu’une. Le silence ne leur faisait pas peur et il leur arrivait souvent de ne pas parler. Pour lui, c’était une libération. Pouvoir rester allongés sur son matelas spartiate ou bien sur le petit lit une place de Klara à Rackarberget, à écouter pendant des heures de vieux disques de soul que Klara avait achetés aux puces, sur son électrophone portatif. Il ne se passait pas un jour sans qu’il y repense. À leur manière silencieuse de respirer pour ne pas percer la bulle fragile qui 17


les enveloppait, aux battements de leurs cœurs qui s’harmonisaient au rythme de I’m So Happy de Prince Phillip Mitchell. Malgré cela, il avait su dès le départ que ça ne marcherait pas. Qu’il y avait quelque chose en lui qui ne pourrait pas suivre, quelque chose d’incompatible avec ce qu’ils avaient construit ensemble. Quelque chose qu’il gardait pour lui, au plus profond de son cœur. Quand Klara avait été admise à la London School of Economics, à la fin de ses études de droit, ils s’étaient juré qu’ils feraient la navette pour se voir, que la distance était sans importance dans une relation aussi forte que la leur. Mais au fond de lui, Mahmoud savait que c’était la fin. Le feu qu’il avait tant essayé d’étouffer en lui reprenait de la force, et une nouvelle flamme était apparue, plus lumineuse, plus brûlante que les autres. Jamais il n’oublierait le regard de Klara, à l’aéroport d’Arlanda, quand il lui avait débité sa leçon apprise par cœur : qu’il valait peut-être mieux faire une pause. Qu’il ne fallait pas qu’ils deviennent une charge l’un pour l’autre. Qu’ils ne devaient pas voir ça comme une fin mais plutôt comme une nouvelle possibilité. Toutes ces raisons qui ne reflétaient en rien la vérité. Elle n’avait rien répondu. Pas un mot. Mais elle ne l’avait pas lâché des yeux. Lorsqu’il avait terminé, ou plutôt, lorsque les mots l’avaient abandonné, tout l’amour et toute la tendresse avaient disparu des yeux de Klara. Elle le regardait avec un mépris si impitoyable que des larmes s’étaient mises à couler sur les joues de Mahmoud. Puis elle avait attrapé ses sacs et s’était dirigée droit vers le comptoir d’enregistrement, sans se retourner. Cela faisait trois ans. Ils ne s’étaient pas reparlé depuis. Mahmoud ouvrit un nouveau message vierge et commença à taper sur le clavier. Reprendre contact avec Klara, c’était la seule chose à laquelle il pensait depuis qu’il avait reçu l’invitation pour cette conférence à Bruxelles. C’était la ville où elle vivait aujourd’hui. Mais il n’avait pas encore réussi à se résoudre à lui écrire. Chaque fois qu’il s’y mettait, il n’y arrivait pas. “Allez ! s’encouragea-t-il lui-même, une nouvelle fois. Vas-y !” Il mit presque une demi-heure à écrire le mail qui, au bout du compte, ne faisait pas plus de cinq lignes. Il mit encore un 18


bon quart d’heure à effacer tout ce qui pouvait être interprété comme équivoque, désespéré ou faisant référence à une histoire à laquelle il n’avait plus accès. Finalement, il inspira profondément et appuya sur “envoyer”. Vingt minutes plus tard, lorsqu’il sortit de la fac, la première chose qu’il vit fut la Volvo. Garée dans l’obscurité, au bord de l’eau, en contrebas. Pendant qu’il déverrouillait le cadenas de son vélo, il entendit son moteur grogner, puis il vit ses phares se réveiller et deux faisceaux lumineux fantomatiques éclairèrent la vieille balustrade de la rivière Fyris. Pour la première fois depuis longtemps, il eut peur.

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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS Damas, Syrie, 1980. Une voiture piégée explose, tuant la femme qui venait d’y monter. L’espion américain visé par l’attaque assiste au drame du haut d’un balcon. Il tient dans ses bras sa petite fille qu’il va être contraint d’abandonner. Toute sa vie durant, il éprouvera une terrible culpabilité dont il tentera désespérément de se défaire en se lançant à corps perdu dans des missions au Liban, en Afghanistan et en Irak. Et en nageant sans relâche. Trente ans plus tard, Mahmoud Shammosh, un doctorant de l’université d’Uppsala s’intéressant aux conflits armés et aux droits de l’homme, se voit confronté à des données sensibles qui, aux dires de son informateur, pourraient bien déclencher un scandale international. En quelques heures, la situation s’envenime : le sang commence à couler, marquant le début d’une traque haletante à travers l’Europe, à laquelle Klara Walldéen, employée au Parlement européen à Bruxelles et ex-compagne de Mahmoud, prendra une grande part. Peu à peu, le passé resurgit, l’histoire s’écrit, les révélations se multiplient. De Damas à Stockholm, de l’Irak aux ÉtatsUnis, de 1980 à 2013, les frontières s’étiolent, les heures s’étirent, les fils du récit convergent jusqu’à la terrible vérité. Dans un style nerveux et sensible, Joakim Zander orchestre son récit avec virtuosité et dessine les contours d’un monde rongé de l’intérieur par le mensonge et la culpabilité. Retenez votre souffle, le grand roman d’espionnage est de retour…

JOAKIM ZANDER

Apnée

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Apnée roman traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy et Karin Serres

Né en 1975 à Stockholm, Joakim Zander a vécu en Suède mais aussi en Syrie, en Israël et aux États-Unis. Après son service militaire dans la marine suédoise, il étudie le droit à l’université d’Uppsala avant de décrocher brillamment son doctorat à l’université de Maastricht. Il travaille ensuite à Bruxelles au Parlement européen ainsi qu’à la Commission européenne. Apnée est son premier roman.

Photographie de couverture : © Allen Wallace/Getty Images

ISBN 978-2-330-04890-7

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