ALEXANDRE LENOT
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici. Écorces vives est construit sur une tension souterraine, un entrelacs de préjugés définitifs et de rancœurs séculaires. De ce roman noir – qui est aussi fable sociale, western rural, hommage aux âmes mélancoliques et révoltées – sourd une menace : il faut se méfier de la terre qui dort…
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Écorces vives ACTES SUD
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Photographie de couverture : © Hayley Roberts / Arcangel images
DÉP. LÉG. : OCT. 2018 / 18,50 e TTC France ISBN 978-2-330-11376-6
Écorces vives roman
Alexandre Lenot est né en 1976. Il vit à Paris et écrit également pour le cinéma, la radio et la télévision. Écorces vives est son premier roman.
www.actes-sud.fr
ALEXANDRE LENOT
actes noirs
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Il existe un mythe iroquois qui décrit le dilemme devant lequel se trouva un jour ce peuple. […] Les tribus réunies en conseil pour décider du prochain lieu de chasse choisirent des terres qui étaient – à leur insu – habitées par des loups. En conséquence, les Iroquois subirent des attaques répétées qui finirent par décimer leurs rangs et il fallut trancher : partir ou tuer les loups ? Conscients que la deuxième option les aurait abaissés, réduits à la sorte de personne qu’ils ne voulaient pas être, ils migrèrent. Et pour éviter de reproduire l’erreur initiale, ils convinrent que, lors de toutes les futures réunions du conseil, quelqu’un serait désigné pour représenter les loups, et on l’inviterait à s’exprimer en posant la question : “qui parle au nom du loup ?” Mark Rowlands, Le Philosophe et le Loup. Liberté, fraternité, leçons du monde sauvage. Un pays est nécessaire, ne serait-ce que pour avoir le goût d’en partir. Un pays, ça veut dire ne pas être seul, savoir que dans les gens, dans les plantes, dans la terre, il y a quelque chose de toi qui, même quand tu n’y es pas, reste à t’attendre. Cesare Pavese Si seulement nous avions le courage des oiseaux qui chantent Dans le vent glacé. Dominique A, Le Courage des oiseaux.
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En mémoire de Caossar, et pour Sophie, évidemment.
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1 ÉLI
Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché. Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins. L’appareil venait de lui apprendre l’extinction, totale et définitive, du léopard d’Égypte. Il était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir depuis au moins trois ou quatre générations, et il était aussi seul qu’il avait souhaité l’être, enfoui au bout de la vallée, pris entre des massifs noirs qui ne laissaient pas passer grand-chose. Seul avec ses épaules voûtées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’asseoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus. Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. Ses rêves et les siens, à elle qui ne viendrait plus ici. Il avait le sentiment d’être le dernier de sa tribu, le dernier de son espèce, et que plus personne ne viendrait raviver ses feux. Siskiyou partie, personne ne lui dessinerait plus la carte du ciel-qui-tombe, personne 9
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ne lui chanterait plus l’or du matin et la pluie du soir, personne ne lui tiendrait plus les mains quand elles tremblent. Personne ne songerait à soigner sa voix brisée. Personne ne lui ferait de parade digne d’un soleil ou d’une comète. Personne ne descendrait jamais de lui, et personne ne l’appellerait vieux père au crépuscule de sa vie. Personne ne lui embrasserait les yeux au soir du grand sommeil et personne n’égrènerait ses poussières à sa mort. Il avait passé la nuit là, le cul crotté, entre la maison de Siskiyou, une toute petite réserve à grains aux murs épais qu’on avait transformée en habitation, et l’ancien corps de ferme en ruine qui lui faisait face. L’aube n’était plus très loin, le noir se teintait de gris et les étoiles s’éteignaient. Tout était blafard, à cette heure. Il se leva d’un bond, maladroit. Il trouva les clés de la remise, et là le réservoir d’essence de la tondeuse. Il rassembla des bouteilles de verre vides et des chiffons graisseux. Y ajouta du liquide vaisselle et du vinaigre. À l’impact, le toit prit feu instantanément. Le deuxiè me cocktail Molotov passa par un grand trou dans la façade de la vieille ruine. Il enflamma le parquet du premier étage. Pour la dernière bouteille, il se retourna et s’approcha au plus près de la maison de Siskiyou, vit par une fenêtre ouverte le canapé élimé, la table ronde couverte d’une toile cirée fleurie et le joli poêle à bois vert foncé. Il ferma les yeux pour ne pas pleurer, et lança son engin, à l’aveugle, de toutes ses forces. La chaleur lui sauta au visage comme une bête affamée. En quelques minutes, la ruine entière se transforma en torche et hurla. Du métal grinçait, du vieux bois explosait. Les ronces qui grimpaient sur les murs se 10
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rabougrirent et prirent feu à leur tour. De l’autre côté, c’était moins spectaculaire, de la fumée surtout, du gris et des bouffées de noir. Il revint à sa station, accroupi entre les deux maisons, ramena sa capuche sur son visage. Il avait entendu quelques animaux s’aventurer près de lui dans la nuit, une chouette dans un merisier et sans doute quelques biches dans le champ en contrebas, près de la rivière. Lui revinrent à l’esprit ces rituels indiens où on se couvre le visage de cendre en guise de deuil. Ça sentait le feu de bois, et par-dessus la peur, sa propre peur, alors que les flammes fleurissaient, que la végétation tout autour était prise à son tour. Le feu bondissait, joueur ayant perdu la raison, se propageant dans tout le hameau. Le grand peuplier au bord de la rivière s’embrasa d’un coup, les flammes partant de la base et se précipitant à son sommet comme si elles se livraient une course sans merci, et il sursauta, peut-être pas aussi stoïque qu’il espérait l’être. Avait‑il crié ? Il refusa de se lever, s’agrippa à l’idée de ne pas bouger, de rester là, advienne que pourra, le visage en plein dans le brasier. C’est qu’il voulait désespérément être courageux, plus courageux qu’il ne l’avait jamais été. Il s’imaginait sans doute qu’alors la chaleur sécherait ses larmes, que le feu l’apaiserait enfin, se disait que sinon il n’avait qu’à se laisser réduire à néant une bonne fois pour toutes. C’est là qu’il la vit, dans la clarté étrange de ce minuscule matin gris parcouru par le feu, en haut de la butte qui surplombait le hameau, là où le bitume s’arrêtait et où il ne restait plus qu’un petit chemin de terre. Une silhouette fine, pas bien grande, peut-être une enfant, dont on ne distinguait pas les traits, juste des cheveux roux qui s’échappaient d’une capuche de laine grise. Elle se tenait en silence au début du chemin, pas 11
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surprise et pas effrayée, mais pas non plus tranquille, le corps comme ceux des chiens en arrêt, fixe et tendu. Peut-être voulait‑il l’éloigner, ou alors l’attraper : il se mit à courir vers elle. Il jeta un œil sur la maison qui partait en fumée et quand son regard revint vers le chemin, il n’y avait plus personne.
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2 LAURENTIN
Chaque matin, le capitaine Laurentin attend patiemment que la lumière du jour daigne se montrer et percer à travers les volets. Plus jeune, il adorait dormir les volets ouverts et se laisser réveiller par les premières lueurs de l’aube, mais Jeanne, qui accordait une grande importance à son sommeil, détestait ça. Ce fut un des innombrables compromis qui émaillèrent leur vie à deux, c’est-à-dire qu’il se rangea à ses exigences : fermer les volets chaque soir était vite devenu un pli qu’il avait pris et qu’il ne perdrait plus jamais. Il n’a fait d’exception, par distraction, qu’hier. Le téléphone qui ne lui sert jamais et qu’il songe régulièrement à jeter a sonné alors qu’il se brossait les dents. C’était la voix empotée de son enfant, qui butait comme toujours sur les deux syllabes de Papa. C’était la voix empotée de sa fille devenue femme, de la petite blondeur joueuse devenue femme de fer, encline aux regards trempés dans l’acier du ressentiment, aux mots jetés dans le désordre pour faire mal, trouver le défaut de la cuirasse sans vraiment l’oser tout à fait. C’était la voix de cette femme désormais étrangère, venue le trouver jusqu’en son exil pour l’informer du remariage de sa mère. Dehors, c’était le début d’un hiver veule traversé d’averses sans majesté. Dedans, c’était 13
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le sentiment amer d’avoir été rejeté, scié comme une branche disgracieuse qui fait trop d’ombre. Il a raccroché. Il a compris dès le premier mot que c’était du fiel qu’on lui déversait dans l’oreille. Il s’est servi un café qu’il n’a finalement pas touché, son odeur africaine ne profiterait qu’au plafond en bois. Il est sorti nu-tête, d’un coup, comme s’il venait de se rappeler qu’il avait laissé les courses sur le pas de la porte, et il a emmené ses chiens en direction de la montagne. C’est une longue marche, il en avait pour toute la matinée, et dès le début il a senti que le temps allait bientôt tourner. Des nuages chargés volaient depuis le lac en ligne droite, gorgés d’eau, et l’odeur de l’orage se propageait encore plus vite que son ombre. Les chiens commençaient à couiner, d’abord étonnés qu’il ne se livre à aucun de leurs jeux coutumiers et ensuite inquiétés par les échos du tonnerre lointain. Il est d’ordinaire très attentif aux inquiétudes de ses protégés, tous les deux aussi impressionnants qu’impressionnables. Il aime leur allure efflanquée, leurs immenses silhouettes filiformes. Ils sont si grands que les gens – même ceux du coin qui les connaissent pourtant bien – en ont toujours un peu peur. Ça ne le dérange pas. On dirait même que ça l’amuse parfois, si tant est que les subites lueurs qu’on décèle dans le gris de ses pupilles quand ses yeux se plissent sont bien l’expression de l’amusement. C’est qu’en les regardant un peu attentivement, on se rend vite compte à quel point ils sont timides. C’est dans le fléchissement de leurs pattes, dans la courbe de leurs dos, dans leur façon de prêter le flanc. Mais regarder attentivement quoi que ce soit, c’est quelque chose qui ne se fait plus trop par ici, fût-ce un pauvre chien. C’est une habitude qui s’est perdue, un exercice devenu 14
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trop compliqué, une source potentielle de hasard à éviter par-dessus tout. Leurs yeux traduisent pourtant un désir d’obéissance inextinguible. Leurs vies se résument aux caresses qu’on leur prodigue et à l’activité monomaniaque que leur instinct, des siècles de sélection et de dressage leur ont enseignée : essayer d’attraper des oiseaux. Ça l’embêterait qu’ils attrapent un milan. Il les trouve beaux et il a rencontré une jeune fille dans un village voisin qui essaie de sensibiliser les agriculteurs à la disparition prochaine de ces rapaces. Elle ressemblait à Jeanne, jeune. La même passion dans les yeux et dans les mains, dans ses mains qu’elle agitait en parlant. Ce jour-là, les oiseaux ont fui l’orage en premier, puis les chiens se sont mis à japper sans que leur maître ne leur prête attention. Il était surpris de ressentir tant de peine à l’annonce du mariage de Jeanne. Tout s’était apaisé entre eux, avec le temps. Ils n’étaient certes pas devenus amis, et ne recherchaient pas la compagnie de l’autre. Nulle complicité n’était venue remplacer leur vieil amour et seule l’enfant avait justifié la petite forme de commerce qu’il avait bien fallu entretenir. Mais même ça s’était amenuisé. Ils s’étaient séparés comme on fend une bûche, en trois ou quatre coups bien puissants. Aux premiers temps, il la maudissait férocement. Il récitait le soir, ivre dans des bars peuplés d’inconnus, la liste de ses crimes, énumérait ses mensonges, établissait une nomenclature de ses manipulations. Mais il avait vite réalisé qu’il n’avait pas assez de goût pour l’ivresse pour boire tous les soirs et qu’il ne l’aimait plus assez pour la détester réellement. Il avait vite cessé de changer de trottoir lorsqu’il voyait se profiler sa silhouette familière, à peine épaissie par les années passées. Il avait même pris l’habitude de leurs brèves conversations occasionnelles 15
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sans intérêt, les questions rituelles sur leurs santés respectives et de petites interrogations qui marquaient sans doute une forme ténue et limitée de tendresse, celle qu’on a pour les souvenirs lointains et les erreurs bénignes. Il avait même distraitement serré la main de l’homme qui avait détruit son mariage. Et puis, il avait laissé passer un délai acceptable et il était parti, il avait quitté la ville pour la gendarmerie dans les montagnes, pour les longues marches avec ses chiens, pour les silences imposants, pour les nuages qu’on peut voir arriver de loin. L’orage a fini par les rattraper, noyant rapidement les contreforts de la grande montagne sous un rideau de gris et de bleu. Ses pieds s’enfonçaient dans la boue et ils dérapaient, l’homme et ses chiens, sur les pentes qui subitement paraissaient bien abruptes. Au moindre coup de tonnerre, ils baissaient la tête de concert, presque jusqu’au sol, comme si une main de fer invisible et injuste entendait leur rappeler les vertus de la soumission, et leurs yeux se faisaient encore plus larmoyants que d’habitude. Il a maudit sa jambe, ce genou foutu qui lui arrache des grincements de dents dans toutes les circonstances imaginables. Quand il pleut, quand ça glisse, quand il reste assis trop longtemps. Quand il est obligé de grimper des escaliers trop ardus, ou, pire, quand il doit les descendre, quand un relief de trottoir, une protubérance malveillante de bitume mal étalé, échappe à sa vigilance. Et quand il se retrouve à patauger comme un con dans un sentier boueux en compagnie de chiens affolés. On l’a toujours connu boitillant. Il dit qu’il a perdu son genou mais il ne précise jamais comment. Parmi les gendarmes, le bruit court que c’est une balle qui lui a pulvérisé la rotule, et qu’il a été décoré. Personne n’ose trop lui demander. Il y a dans les yeux de cet homme quelque chose qui incite à la prudence et au respect des 16
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distances de sécurité. On sait que chez lui les plantes ne passent jamais l’hiver, on le sait né très loin d’ici, à l’étranger, de parents voyageurs, on sait qu’il ne chasse pas et qu’il ne coupe pas lui-même son bois. On ne sait rien. Le capitaine Laurentin a mal en permanence. Toutes les circonstances de la vie le lui rappellent. Mais il se souvient que cette douleur n’est que résiduelle. Elle n’est pas grand-chose par rapport à sa lointaine cousine, celle qui s’était installée à demeure au temps où des chirurgiens s’acharnaient sur son genou désarticulé pour en refaire quelque chose d’à peu près fonctionnel, et où des infirmières la nuit venue se montraient généreuses en morphine. Dans les souvenirs de ce temps-là, il y a ceux de Jeanne. Elle avait décidé de ne pas le lâcher. Cette belle femme au front calme et aux joues rosées l’avait agrippé avec douceur et fermeté pour l’empêcher de sombrer. C’est la sortie de l’hôpital qui s’était révélée la plus difficile : la dose de drogue que l’on voulait bien lui injecter allait en décroissant. Il avait encore passé quelques mois alité. Aujourd’hui cela ressemble dans son souvenir à une simple parenthèse d’inactivité aussi fugace qu’un vol d’oies au-dessus du lac, mais à l’époque ce fut un véritable calvaire de petits inconforts passagers, de grandes souffrances subites, de mauvaise humeur perpétuelle, et de ce qu’il avait sans doute le plus détesté : la dépendance et l’attente. Attendre que quelqu’un vienne lui passer le journal posé sur la table basse, hors de portée, à moins de trois mètres de son lit. Attendre, les fois où il avait bien fallu se lever, que les opiacés fassent taire l’immense souffrance qui oblitérait le monde. Attendre Jeanne qui revenait de son travail chaque midi pour déjeuner, lui lisait les journaux, lui coupait les cheveux et le rasait, 17
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et essayer de ne pas l’accabler de demandes et de récriminations. Il se souviendrait longtemps des toilettes si petites qu’il devait plier les jambes pour fermer la porte. Comme cela était impossible, il devait chier la porte ouverte après lui avoir, à voix basse, demandé de sortir. Elle avait réaménagé tout l’appartement pour que son lit se trouve au salon et qu’il puisse regarder par la fenêtre vers les toits de la ville. Chez le kinésithérapeute, elle l’attendait en feuilletant distraitement le journal. Lorsqu’il avait enfin pu remarcher, elle l’accompagnait pour de toutes petites balades épuisantes, s’émerveillant jour après jour du même paysage et de ses infimes progrès. Et elle avait fêté le retour de sa libido de manière décomplexée et tellement naturelle qu’aujourd’hui encore il en pleure presque. Le jour officiel de sa guérison, alors qu’en sortant de chez le médecin il avait enfin pu marcher sans canne et presque sans appréhension, il avait réellement l’impression que la vie allait reprendre à peu près comme avant. Il s’était trompé et il a la tête d’un homme qui, ayant redoublé de précautions, s’est quand même fait avoir. Il est opiniâtre, dur au mal, borné et méticuleux. Il est très peu loquace. On sent qu’il y a une mer intérieure chez cet homme, mais c’est une intuition que rien n’est jamais venu confirmer. On le voit au petit matin ouvrir les bureaux et il est souvent le dernier à en partir. Certains le croisent patrouillant le dimanche. On le dit travailleur et froid, honnête et distant. Il a une réputation de bon sens. Il aurait pu devenir populaire, s’il avait seulement pris la peine de répondre de temps en temps aux voisins qui lui demandent son avis sur le climat, les pluies surtout, les éoliennes installées de l’autre côté du col, l’aménagement des jardins bourgeois, celui des potagers ouvriers, le sport, les résultats de Clermont en 18
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rugby et de Saint-Étienne en football, les voitures, les outils, la pose de fenêtres, l’entretien des motocyclettes, la chasse, la pêche, et même parfois la musique quand s’échappent de sa voiture des notes de piano. Sa simple présence semble parfois aplanir des conflits et des rivalités qu’on croyait centenaires. Il n’a presque pas fait d’effort pour aller dans le sens de cet enthousiasme. Les propositions affluèrent : d’encadrer les classes vertes ou de participer à des battues à rejoindre une liste pour les municipales. Il n’en a accepté qu’une, la plus étrange pour un estropié. Un samedi matin, il a dirigé sa première séance d’entraînement au club de football, montrant à des enfants de huit à dix ans comment contrôler un ballon du droit pour le renvoyer du gauche, puis l’inverse. Il économisait ses mouvements, et comme il pleuvait il avait l’air aussi à l’aise sur la pelouse qu’un patineur débutant, mais il est rapidement apparu qu’il connaissait son affaire et qu’il savait parler aux mômes. Il est finalement rentré trempé jusqu’aux os, et il a laissé les chiens s’ébrouer dans la maison. Tremblant de fièvre, une légère douleur pulsant dans son genou, il a pris une longue douche brûlante et s’est couché en oubliant de fermer les volets. Ce matin, il a un sacré mal de crâne qui a immédiatement effacé le souvenir des rêves confus de la nuit. Il ne sait pas si c’est la lumière du soleil levant se glissant jusque sous ses paupières ou la sonnerie stridente du téléphone de service – on lui annonce un feu étrange dans les gorges de la Brume, on lui demande s’il faut envoyer quelqu’un – mais il se jure qu’il n’oubliera plus jamais de fermer les volets, puis il se souvient qu’il s’est juré de ne plus jamais jurer de rien.
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