Journaliste d’investigation, militante, chroniqueuse syndiquée pour l’hebdomadaire américain The Nation, Naomi Klein s’est fait connaître internationalement à travers trois best-sellers publiés en France par Actes Sud : No Logo (2001), La Stratégie du choc (2008), Tout peut changer (2015). Elle fait également partie du bureau directeur de l’organisation environnementale internationale 350.org. Dire non ne suffit plus a été nominé pour le National Book Award 2017 dans la catégorie essais.
ACTES SUD DÉP. LÉG. : NOV. 2017 21,80 e TTC France www.actes-sud.fr
ISBN 978-2-330-08199-7
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NAOMI KLEIN DIRE NON NE SUFFIT PLUS
Loin d’être une «aberration de l’histoire», l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche n’est que la suite logique d’un long processus au cours duquel se sont imposées, aux États-Unis comme sur la scène mondiale, les valeurs d’un capitalisme débridé aujourd’hui incarnées par un président appliquant sans vergogne un programme délétère. En confiant le gouvernement des États-Unis aux entreprises, en niant le changement climatique pour favoriser l’exploitation frénétique des énergies fossiles, en affichant un bellicisme virulent et une propension à user de tous les aspects de la stratégie du choc, Donald Trump fait courir à la planète des risques majeurs que Naomi Klein, forte de plus de vingt ans d’investigation sur le terrain, dénonce ici tout en engageant les citoyens du monde à tracer une feuille de route pour faire reculer les populismes et nationalismes de tous bords, et gratifier le monde d’un avenir durable. Car dire «non» ne suffit plus. Ce moment de notre histoire exige davantage : un «oui» assourdissant à des solutions alternatives et démocratiques – un «oui» qui fixerait un cap audacieux pour prendre soin du monde que nous voulons, et dont nous avons besoin.
ACTES SUD
DIRE NON NE SUFFIT PLUS
NAOMI
KLEIN
DIRE NON NE SUFFIT PLUS
CONTRE
LA STRATÉGIE
DU CHOC
ACTES SUD
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DE TRUMP
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naomi klein
dire non ne suffit plus Contre la stratégie du choc de Trump essai traduit de l’anglais (Canada) par Véronique Dassas et Colette St-Hilaire
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DU MÊME AUTEUR NO LOGO. LA TYRANNIE DES MARQUES, Actes Sud, 2001 ; Babel nº 545. JOURNAL D’UNE COMBATTANTE. NOUVELLES DU FRONT DE LA MONDIALISATION,
Actes Sud, 2003 ; Babel nº 692. LA STRATÉGIE DU CHOC. LA MONTÉE D’UN CAPITALISME DU DÉSASTRE, Actes
Sud,
2008 ; Babel nº 1030. TOUT PEUT CHANGER. CAPITALISME ET CHANGEMENT CLIMATIQUE,
Actes Sud,
2015 ; Babel nº 1424.
Titre original : No Is Not Enough: Resisting Trump’s Shock Politics and Winning the World We Need Éditeurs originaux : Haymarket Books, Chicago Alfred A. Knopf/Penguin Random House Canada Limited, Toronto Allen Lane/Random House Group Limited, Londres © Naomi Klein, 2017 naomiklein.org © Lux éditeur, 2017 pour la traduction française © ACTES SUD, 2017 pour la présente édition française en tous pays à l’exception du Canada et des États-Unis ISBN 978-2-330-08199-7
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Introduction
C
hoc : ce mot ne cesse de revenir
depuis l’élection de Donald Trump en novembre 2016. Pour qualifier des résultats électoraux qui ont fait mentir les sondages. Pour évoquer le sentiment de tous ceux qui ont suivi son ascension au pouvoir. Pour décrire sa conception de la politique comme une guerre éclair. « Le système est mis en état de choc » : c’est en ces termes que sa conseillère Kellyanne Conway présente inlassablement le changement d’époque. Depuis près de vingt ans, j’étudie les chocs à grande échelle que connaissent les sociétés, leur genèse, leur exploitation par les politiciens et les multinationales, la façon dont on les aggrave délibérément pour dominer une population qui perd ses repères. Je m’intéresse aussi à l’envers de ce processus : comment les sociétés qui se rassemblent autour d’une analyse partagée de la crise parviennent à changer le monde, pour le rendre meilleur. En observant l’ascension de Donald Trump, j’ai eu un sentiment étrange. Cet homme ne se contente pas d’appliquer une politique de choc au pays le plus puissant et le mieux armé du monde. Il va plus loin. Dans mes livres, documentaires et enquêtes, j’ai décrit un certain nombre de tendances : le développement de super-marques, le pouvoir croissant des grandes fortunes privées sur le système politique, le néolibéralisme imposé à l’échelle mondiale, qui utilise souvent le racisme et la peur de « l’autre » comme leviers, les effets ravageurs du libre-échange dicté par les grandes corporations et le déni du changement climatique, désormais profondément ancré à droite
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de l’échiquier politique. Quand j’ai entrepris mes recherches sur Trump, il m’est apparu comme une sorte de Frankenstein, un monstre constitué de ce corps d’idées délétères et d’autres tendances. J’ai publié il y a une dizaine d’années un livre intitulé La Stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, une enquête couvrant quarante ans d’histoire, allant du Chili postcoup d’État de Pinochet à la Russie post-effondrement de l’Union soviétique ; de Bagdad post-opération américaine Shock and Awe (choc et effroi) à La Nouvelle-Orléans postouragan Katrina. Une « stratégie du choc » est un ensemble de tactiques brutales qui vise à tirer systématiquement parti du désarroi d’une population à la suite d’un choc collectif – guerres, coups d’État, attaques terroristes, effondrement des marchés ou catastrophes naturelles – pour faire passer en force des mesures extrémistes en faveur des grandes corporations, mesures souvent qualifiées de « thérapies de choc ». Bien que Trump rompe partiellement avec le modèle habituel, il reste que ses tactiques du choc suivent effectivement un scénario, familier à d’autres pays auxquels des changements drastiques ont été imposés, sous prétexte de crise. Dans la première semaine de son mandat, alors qu’il signait un déluge de décrets et que la population, abasourdie, essayait désespérément de suivre le rythme, je me suis surprise à songer au portrait de la Pologne que brossait Halina Bortnowska, une militante des droits humains, au moment où les États-Unis imposaient une stratégie économique du choc à son pays et que le communisme s’effondrait en Europe de l’Est. Elle décrit la rapidité des changements de l’époque en la comparant « au rapport entre l’âge des chiens et celui des humains », et elle note : « On commence à observer des réactions quasi psychotiques. On ne peut plus attendre de la population qu’elle agisse au meilleur de ses intérêts quand elle est trop désorientée pour savoir quels sont vraiment ces intérêts, et même pour s’en soucier. » Jusqu’à présent, tous les signes montrent que Trump et ses principaux conseillers espèrent obtenir les réactions dont parle Bortnowska, qu’ils cherchent à engager une stratégie du choc
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Introduction – 9
sur le territoire américain. L’objectif est une guerre totale contre la sphère publique et l’intérêt général – contre la règlementation antipollution ou les programmes nationaux de lutte contre la malnutrition, par exemple. Tout cela sera remplacé par le pouvoir absolu et la liberté sans entraves des multinationales. C’est là un programme si injuste, si éhonté, si ouvertement malhonnête qu’il ne peut être mis en œuvre qu’avec le concours d’une politique raciale et sexuelle du « diviser pour mieux régner », sur fond de divertissement médiatique en continu. À quoi il faut encore ajouter l’augmentation massive des dépenses de guerre, l’escalade impressionnante des conflits militaires sur différents fronts, de la Syrie à la Corée du Nord, ainsi que les élucubrations présidentielles sur l’« efficacité de la torture ». La composition du cabinet de Trump – des milliardaires et des multimillionnaires – en dit long sur les objectifs sous-jacents de ce gouvernement. ExxonMobil au poste de secrétaire d’État. General Dynamics et Boeing à la Défense. Et les types de Goldman Sachs à tous les autres postes ou presque. Tout se passe comme si les quelques politiciens de carrière en poste avaient été choisis parce qu’ils ne croient pas du tout à la mission fondamentale des organismes qu’ils dirigent ou à la nécessité même de leur existence. Steve Bannon, le chef stratège que Trump semble avoir mis sur la touche, a été on ne peut plus direct quand, en février 2017, devant un public de conservateurs, il affirmait avoir pour objectif « la déconstruction de l’administration étatique » (il entend par là les organismes publics et les règlements qu’ils font appliquer pour protéger la population et ses droits) : « Si vous regardez ceux qui ont été nommés au Cabinet, ils ont été choisis dans un but précis : la déconstruction. » On a beaucoup entendu parler du conflit entre le nationalisme chrétien de Bannon et le transnationalisme des conseillers de Trump liés à l’establishment, en particulier son gendre Jared Kushner. En outre, Bannon risque fort d’être éjecté sous peu de ce reality-show sanglant (ce sera peut-être même chose faite au moment où vous lirez ces lignes). Raison de plus pour souligner ceci : quand il s’agit de déconstruire l’État et de sous-traiter le
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plus possible à des entreprises à but lucratif, Bannon et Kushner sont exactement sur la même longueur d’onde. Dans le même temps, j’ai été frappée de voir que ce qui se passait à Washington était bien différent du traditionnel passage de relais entre partis. Il s’agit plutôt d’une prise de pouvoir pure et simple des grandes corporations, qui va s’opérer sur plusieurs dizaines d’années. Les intérêts financiers qui, de longue date, subventionnaient les deux grands partis pour qu’ils exécutent leurs ordres ont décidé, semble-t-il, qu’ils en avaient assez de jouer à ce jeu-là. Tous ces dîners bien arrosés entre représentants élus, toute cette corruption enjôleuse et légalisée ont manifestement insulté leur sens du droit divin. Ils élimi nent donc les intermédiaires, ces politiciens indigents censés défendre l’intérêt public et, comme tous les boss quand ils veu lent que les choses soient faites correctement, ils s’en chargent. Et c’est à peine si les questions sur les conflits d’intérêts et les violations de l’éthique trouvent réponse. Même chose quand Trump refuse de se prononcer sur ses déclarations de revenus, de vendre son empire commercial, ou de cesser d’en percevoir les bénéfices. Son empire dépendant de gouvernements étrangers qui lui garantissent permis et licences d’utilisation de marques, sa décision pourrait aller à l’encontre de la Constitution des États-Unis, qui interdit aux présidents de recevoir des cadeaux ou tout type d’« émolument » de la part de gouvernements étrangers. En effet, plusieurs plaintes en ce sens ont déjà été déposées contre lui. Mais les Trump ne paraissent guère s’en soucier. Ce gouvernement se définit par un sentiment d’impunité – être au-dessus des règles et des lois en usage – quasi insondable. Quiconque menace cette impunité est aussitôt viré – demandez au directeur du FBI (Federal Bureau of Investigation, bureau fédéral d’investigation), James Comey. Jusqu’ici, dans le champ de la politique américaine, les mandataires de cet État-entreprise avançaient masqués : ils arboraient à la Maison-Blanche le sourire holly woodien de Ronald Reagan ou la panoplie de cowboy de George W. Bush (avec en arrière plan le faciès grimaçant de Dick CheneyHalliburton). Désormais le masque est tombé. Et personne ne prend même la peine de prétendre le contraire.
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Cette situation est d’autant plus indécente que Trump n’a jamais été le chef d’une entreprise classique, mais plutôt, et longtemps, la figure de proue d’un empire construit sur sa « marque personnelle », une marque qui, avec celle de sa fille Ivanka, a déjà profité de la fusion de l’homme et du président d’innombrables façons. Le modèle commercial de la famille Trump s’inscrit dans une évolution plus vaste des structures entrepreneuriales, observable au sein de multiples firmes dont la stratégie repose sur l’image de marque, un phénomène qui tend à transformer la culture et le marché du travail. Mon premier livre, No logo. La tyrannie des marques, traite de cette évolution. Et qu’on puisse ou doive établir une distinction entre la marque Trump et la présidence Trump est un principe que l’occupant actuel de la Maison-Blanche n’est pas à la veille de comprendre. Dans les faits, la présidence est le prolongement suprême de la marque Trump. En examinant l’intrication radicale entre Trump et sa marque commerciale, et ce que cela implique pour l’avenir de la politique, j’ai commencé à comprendre pourquoi tant d’attaques portées contre lui ont été infructueuses, et comment trouver des façons plus efficaces de lui résister. Que l’on puisse, au vu et au su de tous, profiter aussi cyniquement d’une position de responsabilité publique est assez troublant. Comme l’ont été de nombreux gestes de Trump au cours des premiers mois de son mandat. Mais, l’histoire le montre, aussi déstabilisant que soit l’état des choses, la stratégie du choc pourrait l’empirer considérablement. Tels sont les principes fondamentaux du projet politique et économique de Trump : la déconstruction de l’État régulateur ; une attaque de plein fouet contre l’État providence et les services sociaux (justifiée en partie par un alarmisme belliqueux et raciste, et des attaques contre les femmes qui exercent leurs droits) ; la frénésie nationale de combustibles fossiles (d’où le rejet de la climatologie et le bâillonnement de secteurs entiers de la bureaucratie gouvernementale) ; et enfin une guerre civilisationnelle contre les immigrés et « le terrorisme de l’islam radical » (sur des théâtres d’opérations qui ne cessent de s’éten dre, à l’intérieur ou à l’extérieur du pays).
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Cette vision du monde, en plus d’une menace évidente pour les plus vulnérables, est susceptible de provoquer des vagues successives de crises et de chocs. Des chocs économi ques, quand les bulles du marché, gonflées grâce à la dérèglementation, éclatent. Des chocs sécuritaires, quand le contrecoup des politiques anti-islamistes et des attaques à l’étranger se fait sentir dans le pays. Des chocs climatiques, quand s’aggravent les perturbations de notre climat. Enfin, des chocs industriels, quand les pipelines pétroliers fuient et que les plateformes s’effondrent, ce qui arrive fatalement quand les règlements de sécurité et de protection de l’environnement sont sabordés. Tout cela est dangereux. Mais il y a plus dangereux encore : on peut compter sur le gouvernement Trump pour tirer parti de ces chocs et faire alors passer en force les aspects les plus extrémistes de son programme. Une crise de grande envergure, une attaque terroriste ou un krach financier, par exemple, pourraient servir de prétexte à l’instauration d’une sorte d’état d’exception ou d’état d’urgence, où les règles habituelles ne s’appliqueraient plus. Ce qui fournirait une excellente couverture à l’imposition de certaines mesures du programme de Trump exigeant la suspension de quelques principes démocratiques fondamentaux, comme son engagement à interdire l’entrée du pays à tous les musulmans (et pas seulement à ceux de certains pays), sa menace, exprimée sur Twitter, de faire intervenir les feds, la police fédérale, pour réprimer la violence de rue à Chicago, ou son désir évident de limiter la liberté de la presse. Une crise économique suffisamment importante offrirait une providentielle excuse au démantèlement de programmes tels que la sécurité sociale, que Trump a promis de préserver, mais que beaucoup dans son entourage veulent voir disparaître depuis des lustres. Trump a sans doute d’autres raisons de vouloir amplifier la crise. Comme le romancier argentin César Aira l’écrit en 2001, « tout changement n’est jamais qu’un changement du sujet dont on parle ». Trump l’a prouvé, il est un maître du changement de sujet, à en donner le tournis, et tous les moyens sont bons pour y parvenir : des tweets les plus fous aux missiles
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Tomahawk. De fait, le raid aérien en Syrie, lancé en réponse à une effroyable attaque aux armes chimiques, lui a valu la couverture médiatique la plus élogieuse de son mandat (et le ton à l’égard du président est devenu plus respectueux dans certains milieux). Que ce soit pour réagir à de plus amples révélations sur ses liens avec la Russie ou aux scandales de ses transactions financières labyrinthiques, on peut s’attendre à d’autres changements de sujets. Et pour changer de sujet, rien de tel qu’un choc à grande échelle. Nous ne nous retrouvons pas forcément en état de choc quand il arrive quelque chose d’important et de grave, il faut de surcroît que nous n’en saisissions pas le sens. On se retrouve en état de choc quand il y a un fossé entre les évènements et notre capacité première à les expliquer. Dans cette situation, sans éclairage de l’histoire, déstabilisés, beaucoup de gens deviennent plus réceptifs aux discours de figures d’autorité qui nous exhortent à craindre l’autre et à renoncer à nos droits dans l’intérêt général. Il s’agit là d’un phénomène mondial. Après la série d’atta ques terroristes à Paris, en novembre 2015, le gouvernement français a décrété l’état d’urgence, interdisant notamment les rassemblements politiques de plus de cinq personnes, puis il l’a prorogé et a limité les manifestations publiques pendant des mois. En Grande-Bretagne, après le choc du vote en faveur du Brexit, nombreux sont ceux qui ont dit s’être réveillés dans un pays nouveau et méconnaissable. C’est dans ce contexte que le gouvernement conservateur britannique a pu lancer toute une série de réformes rétrogrades ; répandre l’idée que la seule voie permettant au pays de retrouver sa compétitivité soit de réduire les règlementations et les impôts des riches et devenir ainsi un paradis fiscal pour l’Europe entière. Et que la première ministre Theresa May a décidé de convoquer des élections législatives anticipées en espérant de toute évidence s’assurer une forte majorité avant que la population ne puisse se révolter contre de nouvelles mesures d’austérité qui démentent les promesses de la campagne pro-Brexit. Pour chacun de mes livres précédents, j’ai passé cinq ou six ans à faire des recherches approfondies, en examinant le
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sujet sous divers angles, en enquêtant dans les régions les plus touchées. De gros livres en ont résulté, avec une montagne de notes de bas de page. Celui-ci, je l’ai écrit en quelques mois. J’ai misé sur la concision et la simplicité. De nos jours, peu de gens ont le temps de lire des ouvrages volumineux. Qui plus est, d’autres personnes travaillent déjà sur certains aspects de cette histoire complexe, qu’elles saisissent bien mieux que moi. En revanche, je me suis rendu compte que les recherches que j’avais effectuées au fil des années pouvaient éclairer certains aspects cruciaux du trumpisme. Repérer les fondements de son modèle de gestion et de sa politique économique, réfléchir sur des périodes de l’histoire qui ont connu le même type de déstabilisation, et s’instruire auprès de ceux qui ont trouvé les moyens de résister aux tactiques du choc, tout cela peut nous aider à expliquer, en partie du moins, comment nous avons abouti sur cette voie périlleuse, comment nous pouvons résister aux chocs à venir et, plus important encore, comment nous retrouver rapidement en terrain plus sûr. Cet ouvrage est donc l’amorce d’une feuille de route de la résistance au choc. Il est possible de résister – c’est ce que j’ai appris en enquêtant dans des dizaines de zones de crise, à Athènes, ébranlée par la débâcle de la dette grecque, à La Nouvelle-Orléans, dévastée par l’ouragan Katrina, ou à Bagdad sous l’occupation américaine. Deux conditions sont déterminantes pour y parvenir : d’abord, une solide compréhension du fonctionnement de la politique du choc et des intérêts qu’elle sert – telle est la clé pour sortir rapidement du choc et commencer à riposter ; ensuite, et c’est tout aussi capital, produire un autre récit que celui que propagent les thérapeutes du choc, proposer une vision du monde suffisamment forte et attractive qui puisse s’opposer frontalement à la leur. Cette vision, fondée sur des valeurs, doit offrir une autre voie, loin des chocs en série. Elle doit nous permettre de dépasser ensemble les barrières raciales, ethniques, religieuses et de genre, plutôt que de continuer à nous entredéchirer. C’est une vision fondée sur le souci de guérir la planète, plutôt que sur la déstabilisation née de la progression constante des guerres et de la pollution. Surtout, elle
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doit offrir à ceux qui souffrent – du manque d’emplois, de soins médicaux, du manque de paix, d’espoir – une meilleure vie, très concrètement. Je ne prétends pas tout savoir de cette vision. Avec d’autres, je l’imagine, et suis convaincue qu’elle ne peut surgir que d’un véritable processus de collaboration, piloté par ceux que le système actuel brutalise le plus. Dans les derniers chapitres, j’examinerai quelques collaborations, aussi précoces que prometteuses, entre des dizaines d’organisations et de penseurs qui se sont réunis pour esquisser un programme capable de rivaliser avec la montée du militarisme, du nationalisme et du corporatisme. Ce sont les premiers pas. Cependant, il devient possible de discerner les contours d’une majorité progressiste, portée par un projet audacieux menant au monde sûr et respectueux dont nous avons besoin et que nous appelons tous de nos vœux. Le fait de dire non aux mauvaises idées et aux mauvais personnages ne suffit tout simplement pas. Le « non » le plus ferme doit s’accompagner d’un « oui » courageux et qui ouvre des perspectives – un plan pour l’avenir, assez crédible, assez captivant pour que des gens se battent en nombre pour le voir se réaliser, par-delà toutes les tactiques du choc et de la peur qui seront mises en travers de leur route. Dire non à Trump, à la Française Marine Le Pen, à tous les partis xénophobes et ultra-nationalistes qui prennent de l’importance partout, c’est peut-être ce qui au départ pousse les gens à descendre dans les rues par millions. Mais c’est un « oui » qui nous fera poursuivre le combat. Le « oui » est un phare qui guidera notre route dans les tempêtes qui s’annoncent. Pour résumer le propos de ce livre, disons que Trump, aussi excessif soit-il, est moins une aberration qu’une conséquence logique – une caricature concentrant les pires tendances des cinquante dernières années. Trump est la créature de systèmes de pensée puissants qui classent la vie humaine selon la race, la religion, le genre, la sexualité, l’apparence et la capacité physi ques – et qui se sont systématiquement servis de la race comme
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d’une arme pour mettre en œuvre des politiques économiques impitoyables, et ce, depuis les premiers jours de la colonisation de l’Amérique du Nord et du commerce transatlantique des esclaves. Trump incarne aussi la fusion entre l’homme et la grande entreprise – méga-marque d’un seul homme, dont la femme et les enfants sont des marques dérivées – avec toutes les pathologies et les conflits d’intérêts qui en découlent. Trump personnifie la conviction que l’argent et le pouvoir confèrent le droit d’imposer sa volonté à tout le monde, le droit d’accaparer les femmes ou les ressources pourtant limitées d’une planète au bord de la catastrophe climatique. Il est le produit d’une culture entrepreneuriale qui fétichise les « fauteurs de trouble », ceux qui font fortune en méprisant ouvertement les lois et les normes règlementaires. Plus que tout, il incarne un projet idéologique de libre marché encore puissant – auquel adhèrent les partis du centre comme les partis conservateurs – qui déclare la guerre à tout ce qui relève du service public, du bien commun et qui fait passer les dirigeants des multinationales pour des super-héros sauveurs de l’humanité. En 2002, George W. Bush donna une grande réception à la Maison-Blanche pour le 90e anniversaire d’un homme qui n’était nul autre que le grand théoricien de cette guerre contre la sphère publique, l’économiste Milton Friedman, promoteur ardent du libre marché. Au cours des festivités, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld déclara : « Milton est l’incarnation de cette vérité selon laquelle les idées ont des conséquences. » Il avait parfaitement raison : Donald Trump est une conséquence directe de ces idées. À certains égards, Trump n’est pas choquant. Il est le résultat parfaitement prévisible – presque un cliché – d’idées et de tendances généralisées auxquelles nous aurions dû barrer la route depuis longtemps. Voilà pourquoi, même si le cauchemar de cette présidence devait s’achever demain, les conditions politiques qui l’ont produit et en produisent des copies dans le monde entier resteront à combattre. Le vice-président Mike Pence et le président de la Chambre Paul Ryan attendent en coulisse ; tandis que les notables du Parti démocrate sont compromis eux aussi avec la classe des multimilliardaires :
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nous n’obtiendrons pas de vivre dans le monde qu’il nous faut en remplaçant simplement l’occupant actuel du Bureau ovale. À propos du « nous » que j’emploie : vous remarquerez sans doute au fil du texte qu’il concerne tantôt les États-Unis, tantôt le Canada. L’explication est très simple. Je suis citoyenne de ces deux pays, j’ai des liens profonds et des relations des deux côtés de la frontière. Mes parents sont américains et toute ma famille élargie vit aux États-Unis. Mais j’ai grandi au Canada et j’ai choisi d’y vivre. (Le soir des élections, j’ai reçu un message de mon père : « N’es-tu pas contente que nous ayons déjà déménagé au Canada ? ») C’est cependant aux États-Unis que j’effectue l’essentiel de mon travail de journaliste et une grande partie de mon travail politique. J’y ai participé à d’innombrables rencontres et débats sur la manière dont nous pourrions, collectivement, être à la hauteur de la responsabilité du moment. Le « nous » américain a encore une autre raison d’être que celle du passeport : la présidence des États-Unis affecte tout un chacun sur la planète. Personne n’est complètement à l’abri de ce que fait l’économie la plus importante au monde, du deuxième plus gros émetteur de gaz à effets de serre, du pays possédant le plus vaste arsenal militaire. Ceux qui se trouvent au point de chute des missiles de Trump et autres bombes monstrueuses sont de loin les plus exposés. Et vu l’étendue de ses pouvoirs et l’irresponsabilité de sa politique, tout le monde sur Terre se trouve potentiellement dans une zone de tir ou dans une zone de retombées nucléaires et, à coup sûr, dans une zone de réchauffement. Il n’y a pas une histoire capable d’expliquer comment nous en sommes arrivés là ni un plan capable de tout arranger – notre monde est bien trop entremêlé, trop compliqué pour cela. Tenter d’analyser comment nous en sommes arrivés à ce moment politique surréel ; comment, concrètement, ce monde pourrait empirer ; et comment, si nous gardons la tête froide, nous pourrions simplement inverser le scénario et déboucher sur un avenir radicalement meilleur : telle est mon ambition. Pour commencer, il nous faut comprendre ce à quoi nous disons non – parce que le « non » inscrit sur la couverture de ce
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livre ne s’adresse pas seulement à un individu ou à des groupes d’individus (même s’il s’agit aussi de cela). Nous disons non également au système qui les a portés au sommet. Puis il nous faudra passer au « oui » – un « oui » qui engendrera une transformation si profonde que le putsch des grandes firmes sera relégué au rang d’anecdote de l’histoire, d’avertissement pour nos enfants. On considérera Donald Trump et ses compagnons pour ce qu’ils sont : le symptôme d’une maladie grave, une maladie dont nous avons, ensemble, décidé de guérir. Note : une part minime de cet ouvrage a fait l’objet de publications, sous forme d’articles, livres, ou conférences. L’essentiel est cependant inédit. Vous pouvez consulter le site noisnotenough.org pour entrer en contact avec les différents mouvements que j’évoque, ainsi qu’avec des organismes et certains intellectuels.
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Journaliste d’investigation, militante, chroniqueuse syndiquée pour l’hebdomadaire américain The Nation, Naomi Klein s’est fait connaître internationalement à travers trois best-sellers publiés en France par Actes Sud : No Logo (2001), La Stratégie du choc (2008), Tout peut changer (2015). Elle fait également partie du bureau directeur de l’organisation environnementale internationale 350.org. Dire non ne suffit plus a été nominé pour le National Book Award 2017 dans la catégorie essais.
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Loin d’être une «aberration de l’histoire», l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche n’est que la suite logique d’un long processus au cours duquel se sont imposées, aux États-Unis comme sur la scène mondiale, les valeurs d’un capitalisme débridé aujourd’hui incarnées par un président appliquant sans vergogne un programme délétère. En confiant le gouvernement des États-Unis aux entreprises, en niant le changement climatique pour favoriser l’exploitation frénétique des énergies fossiles, en affichant un bellicisme virulent et une propension à user de tous les aspects de la stratégie du choc, Donald Trump fait courir à la planète des risques majeurs que Naomi Klein, forte de plus de vingt ans d’investigation sur le terrain, dénonce ici tout en engageant les citoyens du monde à tracer une feuille de route pour faire reculer les populismes et nationalismes de tous bords, et gratifier le monde d’un avenir durable. Car dire «non» ne suffit plus. Ce moment de notre histoire exige davantage : un «oui» assourdissant à des solutions alternatives et démocratiques – un «oui» qui fixerait un cap audacieux pour prendre soin du monde que nous voulons, et dont nous avons besoin.
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